La ballerine a gagné, et ce n'est pas une affaire de confort
On explique volontiers le retour de la chaussure plate par le besoin de marcher. L'histoire de la ballerine raconte autre chose.
On raconte souvent le retour de la chaussure plate comme une victoire du confort : les femmes marchent, prennent les transports, refusent de souffrir, donc la ballerine revient. L'explication est sympathique et un peu courte. Le confort n'a jamais suffi à faire vendre une chaussure : sinon la basket aurait tout emporté depuis longtemps, et elle a précisément commencé à reculer.
Une chaussure qui vient de la scène
La ballerine de ville descend directement du chausson de danse, adapté pour la rue au milieu du vingtième siècle. Elle en garde trois caractéristiques : une semelle très fine, un décolleté qui découvre le coup de pied, et une absence quasi totale de structure. Ce sont exactement les trois raisons pour lesquelles elle n'est pas confortable au sens orthopédique du terme.
Une ballerine classique n'amortit rien, ne soutient pas la voûte et tient au pied par la seule tension du cuir. Les podologues le rappellent régulièrement : marcher plusieurs kilomètres par jour en ballerine à semelle fine n'est pas plus recommandé qu'en talon de sept centimètres. Si le confort était le moteur, ce n'est pas cette chaussure-là qui aurait gagné.
Le confort n'a jamais suffi à faire vendre une chaussure
Ce qu'elle dit vraiment
Ce que la ballerine apporte, c'est une ligne. Elle allonge la jambe par le décolleté plutôt que par la hauteur, elle affine la cheville en la laissant nue, et surtout elle appartient à un registre : la danse, l'enfance, une certaine idée française du chic sans effort : que le talon n'a pas.
Son retour coïncide avec un vestiaire qui s'est élargi par le bas : pantalons amples, jupes longues, manteaux longs. Sous un pantalon large, le talon disparaît et ne sert plus à rien ; la ballerine, elle, réapparaît à chaque pas. C'est une logique de proportion, pas de podologie.
Choisir la bonne
Le marché s'est considérablement élargi, et toutes les ballerines ne se valent pas. Quatre points font la différence.
- La profondeur du décolleté. Plus il est bas, plus la jambe est allongée, mais plus la chaussure risque de bâiller. Le bon compromis découvre la naissance des orteils sans les montrer.
- Le contrefort. Une languette de cuir rigide au talon empêche la chaussure de s'écraser. Sans elle, la ballerine est morte en une saison.
- La semelle. Une semelle de cuir seule glisse et s'use vite ; une semelle cuir avec patin de gomme collé, ou une fine semelle de crêpe, double la durée de vie.
- La doublure. Entièrement cuir, sinon le pied transpire et la chaussure se déforme.
Sur ces quatre critères, l'écart de prix se justifie assez bien. Une ballerine à quatre-vingts euros peut cocher les quatre cases si elle est simple ; une ballerine à trois cents euros qui n'en coche que deux est un mauvais achat, quelle que soit l'étiquette.
Avec quoi
Elle fonctionne avec presque tout, à une exception près : les longueurs qui s'arrêtent au mollet. Une jupe midi coupée à mi-mollet et une ballerine créent une zone morte au niveau de la cheville qui tasse la silhouette. Il faut soit rallonger la jupe jusqu'à la cheville, soit la raccourcir au genou, soit ajouter une chaussette fine et sombre qui prolonge la ligne : solution que les Parisiennes pratiquent depuis longtemps et qui, contrairement à ce qu'on croit, ne demande aucune audace particulière.
Crédits
- Texte
- Émilie Laurens
- Visuel
- Illustration E.mistyle