La couleur de la saison n'est pas une couleur, c'est une matière
Chaque automne, les nuanciers annoncent une teinte à retenir. Cette année, ce qui se voit vraiment en boutique tient au tissu plutôt qu'au coloris.
Chaque année à la même période, les nuanciers professionnels désignent une couleur de la saison, la presse la relaie, et les marques sortent trois pièces dans cette teinte pour valider l'affaire. Le mécanisme est bien rodé et il a sa logique commerciale. Il décrit simplement de moins en moins ce qu'on voit réellement en boutique.
En parcourant les collections de cet automne, le point commun le plus net entre les maisons n'est pas un coloris. C'est un rapport à la matière : des tissus plus lourds, moins traités, dont on voit la construction. Laine peignée à grain visible, satin de coton mat, cuir non pigmenté qui prendra une patine, maille en fil retors plutôt qu'en fil lisse. Les couleurs, elles, sont largement neutres, et c'est justement ce qui permet à la matière de se voir.
Pourquoi ce déplacement
Trois raisons se cumulent, et aucune n'est purement esthétique.
La première tient au commerce en ligne. Une couleur se vend bien en vignette ; une matière ne se voit pas sur un écran de téléphone. Les marques qui ont vu leurs retours produits exploser ont compris que la photographie plate favorisait les pièces plates. En travaillant des textures marquées, elles reprennent l'avantage en boutique physique, et c'est là que se joue aujourd'hui la reconquête, après plusieurs années de tout-numérique.
La deuxième tient au prix. Une belle laine coûte cher, mais elle se garde. Dans un contexte où le budget vêtement des ménages français stagne, l'argument de durée est devenu vendeur, et il se démontre au toucher plutôt qu'au discours. Les vendeuses des maisons de prêt-à-porter le disent : depuis deux ans, les clientes touchent avant de regarder l'étiquette.
La troisième est réglementaire. La pression européenne sur l'affichage environnemental pousse les marques vers des matières moins traitées, moins teintes, plus faciles à documenter. Un lainage écru est plus simple à justifier qu'un polyester recyclé teint en profondeur.
Une couleur se vend bien en vignette. Une matière ne se voit pas sur un écran de téléphone.
Ce que cela change pour s'habiller
Beaucoup, en réalité. Une garde-robe construite sur les matières se combine plus facilement qu'une garde-robe construite sur les couleurs, parce que les neutres s'assemblent entre eux. Le relief vient alors du contraste entre deux textures : une maille épaisse sur un satin, un cuir mat sur une flanelle : plutôt que d'une opposition de teintes qui vieillit vite.
Concrètement, cela vaut la peine de vérifier trois choses avant d'acheter, et elles figurent toutes sur l'étiquette de composition :
- La proportion de fibre naturelle. En dessous de 50 % de laine sur un manteau d'hiver, la pièce sera légère et prendra le boulochage en une saison.
- La présence d'élasthanne dans une maille. Utile à 2 %, problématique au-delà : le vêtement se détend et ne se rattrape pas.
- Le grammage, quand il est indiqué. Sur un pantalon de laine, en dessous de 240 grammes au mètre, le tissu tombe mal et marque au genou.
Et la couleur, alors
Elle n'a pas disparu, elle a changé de place. Elle se concentre sur les accessoires, où elle coûte moins cher à produire et où elle se renouvelle sans engager toute la silhouette : un sac, une paire de gants, une écharpe. C'est une manière assez habile, de la part des maisons, de continuer à vendre du désir saisonnier sur un vestiaire de fond qui, lui, ne bouge plus.
Crédits
- Texte
- Émilie Laurens
- Visuel
- Illustration E.mistyle